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Caviard, 2020


On appelle poisson d'argent le lépisme. On appelle le lépisme poisson d'argent. Un insecte polyphage, avec une affection particulière pour le papier. Tout un chacun connait l'existence des mites alimentaires ou vestimentaires. Nous nous alimentons et portons des vêtements. Encore faut-il avoir une bibliothèque pour connaitre le poisson d’argent.

Wikipédia est vulnérable mais hors de portée de la prédation animale. Il lui consacre un article où je trouve cette citation d'un universitaire américain, qui m'est inconnu:

"Dans les bibliothèques des monastères, où ils causaient d'importants dégâts, ils étaient considérés comme un symbole du temps qui passe et qui détruit tout."

Quattrocento, de Stephen Greenblatt


Ma bibliothèque occupe l'intégralité d'un mur de la salle à manger. Je l'ai construite en contreplaqué, en désossant la scénographie d'une exposition dans une bibliothèque universitaire, dont j'avais auparavant déterminé les découpes pour minimiser le travail de détournement. Je ne suis pas certain que le commanditaire apprécierait d'apprendre ce paramètre de conception. Les bibliothèques, comme les vitrines, on le luxe de passer pour un espace ou un l'objet. Abus de bien et de langage.

J'avais auparavant peint le mur en Jaune Mangue. Quelques touches percent encore par dessus les tranches. Contre-formes de peigne aux dents brisées.

Sur un des rayons, le tapuscrit d'un vieux copain que je n'ai pas revu ni contacté depuis 10 ans. Papier bureautique A4, couverture de protection rhodoïd, 90g/m2, perforé et relié sans doute chez un reprographe, aux alentours d'une université de Montpellier. Il est "Le Tapuscrit" tel que je me le représenterai à jamais. Avant que O. ne me le confie, cédant tendrement à mon insistance juvénile, je ne connaissais que le terme de "manuscrit", usurpé communément, à croire que le langage courant est plus familier de la révolution du numérique que de celle de l'imprimerie. Je recherchais alors une oeuvre littéraire inédite pour l'adapter en exposition. Un pré-texte. Cultiver le mystère d'une oeuvre secrète, confidentielle, ou disparue. Une période où je lisais les romans de O. et de Paul Auster, où la mise en abîme fictionnelle m'attirait énormément. Une période où j'occupai parfois la chambre d'ami de O.


Le tapuscrit de "Poisson d'argent" a connu plusieurs meubles et appartements, avant d'être pincé sur ce rayon, préservé dans l'oubli, entre les romans de Fabio Viscogliosi et de Régis Messac. Un rayonnage sans plus de logique que les aléas des consultations et des saccages de mon fils cadet illettré. La majorité des ouvrages sont des catalogues et des écrits d'art, des comics et des bandes dessinées françaises d'éditeurs indépendants. Je suis plus attaché à la présence de "Poisson d'argent" qu'à mes tirages de tête. Je suis plus attaché à la présence de "Poisson d'argent" qu'à sa relecture. Le mur est un reflet, un historique plus qu'un glossaire. Je relis peu les romans. Il m'arrive cependant de consulter celui-ci, intrigué par les corrections et les annotations plus que par les textes en eux-mêmes.


Je ne suis pas adepte des visites commentées d'exposition. Je cherche seul les signes minces, je survole les espaces me posant à la vitesse variable que les expériences me dictent, résistant aux courants des publics, me documentant chez moi. La lecture a quelque chose de l'ordre de la séance, du parcours autoritaire, une linéarité imposée par les signes, les intrigues ou la compréhension, un rythme qu'on lui réclame pour être intelligible, pour ne pas se lasser. Quelques pauses. J'apprécie au contraire la lecture commentée de "Poisson d'argent": ses marges habitées d'annotations cryptées, ses ratures gestuelles et ses hésitations apportent une couleur étrangère. Une histoire incarnée qui résiste au lecteur. Un mystère rouge à la couverture transparente.

C'est un livre mobilier, que je déménage. Un livre de bibliothèque comme il y a des livres de chevet. J'y suis très attaché; jamais il ne connaîtra le désherbage. C'est un herbier où je respire ma jeunesse, une amitié oubliée, mon sentiment d'exclusivité. J'en suis peut-être le seul lecteur.

Il y a dix ans, j'avais fait éditer à 10 000 exemplaires le carton d'une de mes expositions personnelles, fac-similé de la page 57 de "Poisson d’Argent",de 300g/m2. Le crowdfunding en était à ses débuts. Ma participation absurde à sa publication.

O. est le virtuose des versions Word obsolètes. Il s'attache à des outils et abandonne des livres, un tout du moins. La page 57 est un calligramme intitulé « Caviard », genre que nous affectionnons tous deux (et mets qui nous laisse indifférent).


Quadrillage de syllabes XXX. Jeux de mots disséminés. Variations de graisse et de taille typographique. Deux biffures spermatozoïdales manuscrites en rouge.


Le papier est presque intact, constellé de postillons; mon enfant a arraché et machouille la reliure de plastique cerclé.


Voir rouge, en noir et blanc.


Abel, mon petit poisson d'argent.


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