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Important developments, 2020


Photo © Sarah Duby


- Sarah Duby -


Important developments1


A ma connaissance, aucun peintre n'utilise de minuterie. Les temps de séchage sont approximatifs, variables selon l'isolation, souvent médiocre, des ateliers, leur chauffage ou leur absence, l'exposition directe aux rayons du soleil, les saisons. Certains peintres, impatients ou spontanés, privilégient la peinture à l'acrylique, au séchage rapide, ou l'huile alla prima, appliquée sur une seule couche. Les patients, les méthodiques, les réfléchis, les "techniciens" s'essayent ou se perfectionnent (avec plus ou moins de virtuosité) au glacis, superposition complexe de couches à la transparence variable. L'odorat dicte aussi parfois le choix des consommables. Il est important de se sentir bien dans un atelier, les yeux fermés.

La minuterie est l'appareil, à mon sens, le plus caractéristique du studio photographique argentique. Certes, les agrandisseurs ou les bacs de révélateur sont indispensables, mais la peinture a, elle aussi, sa part de chimie, de liants, de pigments, de fixateurs et d'accélérateurs comme le siccatif pour la peinture à l'huile. Dès le début de la Renaissance, les peintres avaient déjà recours à des dispositifs optiques comme la camera obscura, cabine de projection percée d'un trou, dit sténopé ou chambre noire, permettant de reproduire fidèlement la perspective (bien avant sa théorisation) inversée du paysage, auquel fut

ajouté une lentille vers le milieu du XVI ° siècle, notamment par le peintre vénitien Daniel Barbaro.


Ces corrélations de procédés chimiques et optiques en photographie argentique et en peinture ne sauraient pourtant circonscrire la pratique ambivalente de Sarah Duby.


Elle et moi appartenons à la génération Y, ayant vécu à l'âge d'un apprentissage artistique et technique, à l’école des beaux-arts de Lyon, le basculement de l'ère analogique à celle du numérique, et la révolution technologique du médium photographique. Nous fûment donc initiés aux Beaux-Arts à des techniques traditionnelles de tirage ; Sarah s’est perfectionnée et est devenue une professionnelle tant du travail en laboratoire que de la retouche d'image numérique. Pour ma part, le développement d'une planche contact me semblerait aujourd'hui un défi honorable et, pour les générations suivantes, un mystère archéotechnique.


Le "labo" fut longtemps l'atelier privilégié de Sarah Duby. Son environnement: lampe inactinique, murs sombres rarement repeints, plan de travail stratifié avec deci delà quelques auréoles de manipulation négligente et des stries de cutter coupables, des cyclopes hiératiques articulés et interrupteurs à clapet. Effleurer des rotules, des boutons et des poignets. A tâtons. Une paupière fermée. L'odeur des bains, une lumière blanche intermittente, et les portes périodiquement verrouillées. Scruter la netteté au scoponet2. Définir une échelle, être attentive à des détails imperceptibles au néophyte, travailler la persistance et l'accoutumance de sa rétine, distinguer la papeterie mate, brillante ou satinée, apprendre à analyser un négatif, patienter, passive dans l'expectation d'une révélation, entre l'excitation de la surprise et la lassitude des répétitions chronophages. S'accoutumer puis s'attacher à des odeurs toxiques. Des qualités à acquérir, cloîtrée, calfeutrée, dans un espace non exclusif.

Pour un peintre, sortir de l'atelier peut signifier peindre en plein air, "sur le motif" (ce qui, chez les impressionistes, se fit en réaction à l'invention et l'instantanéité de la photographie) ou alors réaliser une fresque. Pour un(e) photographe, on emploie l'expression "partir en prise de vue" (ou en reportage). Elle n'a pas quitté le studio photo, mais l’a augmenté de nouveaux outils, consommables et usages. D’une luminosité nouvelle. Ses peintures se nourrissent de sa connaissance aïgue de la chimie de la photographie, de ses procédés, de ses accidents, de sa picturalité et matérialité qui lui sont devenue si familières : papiers, chutes et bande d'essai coupées gauchement, cadrages et bords perdus, filtres (passant d'une synthèse soustractive à une synthèse additive des couleurs), la convexité des lentilles, masquage et jeux de flou. L'histoire de la photographie expérimentale resurgit dans des compositions rappelant des photogrammes (ou rayogrammes pour les inconditionnels de Man Ray, qui, tout au long de sa vie, conjugua le désir d'expérimenter le médium et le plaisir de mise en scène lors de prise de vue), aux formes et contreformes dont les contours sont vifs ou irisés. Monochrome sous-exposé. Couleur piquée. Une rayure à la loupe. Une bavure sans bavoir. Une marge sans massicotage. Un halo girouette.


Permuter le papier photo contre de la toile libre, qu'elle apprête avec soin, d’une blancheur immaculée telle des gants de coton. Laisser un néon cool white allumée, ou sentir le soleil dans son dos et se laisser éblouir parfois.


Si la photographie expérimentale est historiquement européenne (les premiers photogrammes sont le fruit d'expérimentations scientifiques de William Henry Fox Talbot (1800-1877), pionnier britannique de la photographie), sans doute la démarche picturale de Sarah est-elle plus proche de la peinture américaine, et plus particulièrement du peintre américain Ed Ruscha, qui, après avoir étudié la photographie et engagé un travail d'édition, se consacre depuis plusieurs décennies principalement à la peinture et au dessin. J'ai une affection particulière pour l'édition rétrospective de ses oeuvres sur papier "They Called Her Styrene", 2000), qui reproduisent au pastel, au graphite ou au charbon des effets de lumière, de dégradé et de grammage de papier, frisant le trompe l'oeil. Si les aplats de couleurs et les formats de Sarah peuvent parfois évoquer des "colorfield paintings", la maîtrise de l'imitation de la surface argentique rappelle, nonobstant leurs sujets pop, les préoccupations des peintres hyperréalistes des années 60's, obsédés alors par le médium photographique, conditionnant le cadrage, le traitement de lumière, des reflets, des brillances, peint sur de très grand format, résolument plus grand que leur sujet,… bref un rendu le plus fidèle possible de la perception augmentée de notre rétine.


Contrairement à l'industrie et à la consommation, les artistes ne se soucient pas nécessairement de l’obsolescence technique des procédés et des outils qu’ils utilisent, (peinture à l'huile, photographie argentique noir & blanc, gravure, sérigraphie, pellicule super 8, 16 ou 35 mm,...), parfois prisées ou mal-aimées, jugées dépassées, désuets ou anachroniques, avec sévérité, nostalgie, affection ou érudition.


Sarah offre un regard rétroactif singulier sur ce que fût l'histoire du médium photographique au XX° siècle, qu'elle revisite au travers de réminiscences de la peinture moderne avec qui la photographie a cohabité, s'y associant parfois, avant d'être aujourd'hui complètement absorbée, consommée, digérée ou régurgitée.


Développer son art, requiert des alternances, quelque soit l'outil. Fermer et ouvrir les yeux. Sortir du labo, de l’atelier, y revenir. Prendre le temps, prendre la pause, retirer le cache, débloquer le diaphragme, sans minuterie.


Clic.


1 Important developments (1996) est une des oeuvres figurant dans l'ouvrage "They called her styrène", de Ed Rusha, paru en 2000 aux éditions Phaïdon

2 Le scoponet est un controleur de mise au point avec un coefficient 20x facteur de netteté.

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