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Prime Enfance. Arts Premiers, 2021

Maquette N°3 Mad Mag, magazine du Centre d'art Madeleine Lambert et des ateliers Henri Matisse, Vénissieux, 2021

chronique de l'exposition "Noir miroir" de David Posth Kohler, 2016 / commissariat par Xavier Jullien

Photo © Blaise Adilon



Ce n’était certainement pas le premier vernissage au Centre d’art Madeleine Lambert auquel je me rendais. Une première, cependant, accompagné de mon fils aîné, alors en âge de marcher, titubant maladroitement, attiré par tout obstacle inconnu ou curieux. J’ai passé un temps infernal à le talonner dans ce parcours sans destination d’équilibriste en bottine, après qu’il se soit libéré en ahanant du carcans d’une poussette superflue et encombrante.


Balayer d’un regard anxieux les volumes de la salle. évaluer de manière fulgurante la fragilité des installations artistiques, les risques de chutes, de bris, d’empalement également. Appréhender la tentation qu’offraient, pour ses petites mains, les objets en céramique, en bois, en plâtre ou en tissu, exhibés à sa portée sur des autels de contreplaqué. Porter une attention furtive aux images imprimées sur des planches bruts. Sous une tente aux couleurs étrangement ternes, nous évoluons dans ce qui semble un salon d’exposition d’une ère coloniale, dispositif anachronique, mêlant différentes références à l’Afrique contemporaine et folklorique, dans un imbroglio exotico/occidental qu’aurait sans doute affectionné Jean Rouch1.


Les mondanités de vernissage desservent l’appréciation d’une exposition. Cela est un poncif. Avec un enfant en prime, cela est une garantie. D’empêchement. De distraction, tout du moins, même sans esclandre ou accident.


Aujourd’hui, je me remémore cette exposition lorsque mon regard se pose sur l’exemplaire en consultation du catalogue de cette exposition ( fort réussi, il me semble qu’il est d’ailleurs épuisé.), disposé sur les étagères murales à côté de la banque d’accueil. Depuis que je travaille pour la direction des affaires culturelles, j’y ai bu, accoudé, beaucoup de café. D’Éthiopie, du Kenya, du Congo, de Bolivie, ou bio aux mystérieuses origines, ou pas cher, sans goût ni saveur. Sur les murs, l’artiste David Posth-Kohler avait encadré des sacs de riz africain tissés et sérigraphiés; le riz est une autre denrée alimentaire que nous importons massivement. Sa consommation est en hausse constante en Afrique, sa production également, sans pour autant parvenir à l’autosuffisance, pas même au Nigeria, principal producteur du continent.

Je suis de la génération qui a connu enfant l’opération « Restore Hope »2, par le biais des campagnes de collectes alimentaires et humanitaires. Le monticule constitué de paquets de riz et d’autres produits secs et impérissables dans le hall de mon école primaire est la première installation insolite dont j’ai souvenir, dans un établissement municipal. J’ai appris bien plus tard que les envois avaient été accaparées puis rançonnés par les milices belligérantes, que la Somalie manquait aussi d’eau, pour cuire le riz ou diluer le lait en poudre envoyés par les occidentaux.


La lumière des néons n’est plus irisée par une bâche translucide, la tente de fortune a disparu.

Le sol rutile de son vert verni. Nos masques ne sont pas d’ébène mais d’un bleu pâle.

Une banque d’accueil en hêtre a remplacé celle en aggloméré stratifié. La régisseuse/médiatrice avec qui j’avais sympathisé a été remplacée par une régisseuse/médiatrice avec qui j’ai sympathisé.

Le temps passe vite. Je n’ai plus de poussette.

L’enfance, les expositions, les arômes ne durent pas.


1 Jean Rouch (1917-2004) est un réalisateur et un ethnologue français, connu pour sa pratique du cinéma direct, et pour ses films ethnographiques sur des peuples africains.

2 La Force d'intervention unifiée (UNITAF) est une force multilatérale pacificatrice de l'Organisation des Nations unies menée par les États-Unis qui est déployée de 1992 à 1993 en Somalie. Operation Restore Hope, fut le nom de code donné à l’initiative américaine.


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