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Un hôtel particulier, 2017


Je m’appelle Henri. Je vis à l’hôtel.

Il est midi, il fait beau dehors. L’arbre dans le jardin n’a presque plus de feuilles, emportées par des bourrasques de vent. La nuit était claire et j’ai longtemps regardé les ombres portées des branches sur le mur. Je n’ai pas de rideau égyptien dans cette pièce.

Au sol, quelques gouaches découpées sont dispersées sur le quadrillage du carrelage : ce sont les chutes de mes collages d’hier, de la semaine dernière, du mois dernier, du siècle dernier. Les formes sont étranges. Étranges, car je ne me souviens pas les avoir découpées. En art, le temps est une histoire dont les vagues se ressemblent parfois, se confondent et se recouvrent. Ces papiers ne m’appartiennent plus.

Mon atelier est un lieu de vie, un lieu de travail, un lieu de passage et un lieu de mémoire. Il ne m’appartient pas non plus. C’est une chambre d’hôtel que je me suis approprié pour oublier que c’était un hôtel.

Une chambre d’hôtel. C’est un endroit où l’on peut choisir qui l’on est. Pour un temps. Être courtois ou odieux. Discret ou bruyant. Infidèle ou vertueux. Touriste ou professionnel. Oisif ou artiste. Rarement les deux.

Dans quel hôtel sommes-nous ? Dans quelle ville ? Ma mémoire a des ratés. Je ne vieillis plus. J’ai plus de 150 ans.

Ma vue est différente. Je ne distingue plus les formes des contreformes, les chutes des collages, les études des fresques. Je vois des surfaces et des couleurs. Est-ce des peintures ou des collages ? Les fonds et les figures s’entremêlent et ma tête tourne quand elle parcourt ces murs, qui m’imposent leurs couches et leurs couleurs.

Dans le miroir, mon visage est symétrique, comme mon lit, comme ma canne, comme mon fauteuil avec ses roues; ce qui n’est pas le cas de mes œuvres, de mes murs ou de mes plantes. Dans cet atelier, ce qui est extérieur à moi, au prolongement de mon corps, est asymétrique, ne se répète jamais à l’identique.

J’ai faim.

Je sonne Eliza pour qu’elle m’apporte un café, des œufs et des tartines.

Je sonne Paul et Pierre pour qu’ils m’installent dans mon fauteuil roulant.

Que vais-je faire aujourd’hui ?

Sortir dans le couloir ?

Travailler ?

Me recoucher ?

Je sonne de nouveau.

« Pierre ! Papier, ciseaux ! »


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