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Blanc et Rouge, 2020


C'est une éclaboussure rouge et blanche.


Je la remarque immédiatement car le pare-brise est relativement propre. Quelques jetons au Carwash dans l'hypothèse d'un départ avant le confinement. J'y contreviens depuis 5 heures, à une vitesse moyenne de 90 km/H.


Je suis sur une route communale, guidé par mon GPS, loin des péages.


Le paysage est nu de bâti. Des pâturages peu ombragés.

Sur le pare-brise, une silhouette s'est effacée dans l'impact. Le sang d'une vache par dessus les barbelés. Un moustique n'a pas de circulation sanguine; le sang sur mon pare-brise est son dernier repas. Rouges et blancs, les fluides ne se mélangent pas. La tache s'affine dans le sens de la vitesse. Remontant la pente de verre, elle se fige et sèche dans l'instant, irisée par un soleil bas, l'éclairant à contre-jour. Grotesque, expressive et gestuelle, elle est l'accident pictural de mon voyage clandestin, dans un paysage peuplé de bovins.

Le taureau est une figure récurrente dans l'oeuvre de Pablo Picasso. Dans le documentaire "Visite à Picasso" (1950) de Paul Haesaerts, il en peint un sur une paroi de verre, observant son geste, le visage face à la caméra. Il peint également un oiseau, un poisson, un visage. Dans le clair obscur de lampes artificielles, l'intensité de son regard sied au noir et blanc.


Jackson Pollock travaillait, lui, sur des toiles posées à même le sol, tournant autour, marchant parfois dessus. Dans le film de Hans Namuth (1951), le peintre se prête lui aussi au jeu de prendre la caméra comme témoin instigateur de son processus artistique. Un dispositif similaire est installé, à l'horizontal, en extérieur. Le verre se couvre de gouttes et de projections de peinture, de ses drippings, technique consacrée de l'artiste, ainsi que de matériaux graphiques divers, plus expérimentaux, qui dissimulent progressivement le visage en arrière plan. "This is the first time I am using glass as a medium". La pellicule de 16mm, au grain prononcé, est elle-même mouchetée de poussière et de fines rayures. La tête penchée en avant, les poches sous les yeux et les joues s'alourdissent, le visage se congestionne, le sang monte à la tête. Calvitie sans cigarette. Sous-couche bleue et fumée blanche. Le plan se défigure. Soleil. Les lois de la gravité sont à l’oeuvre.


Je manque de rater un virage en faisant le point sur la tâche pour la prendre en photo à une main. Le paysage est flou.


Pollock est mort ivre au volant, accompagné par une nuit de chasseur. A quoi ressembla son pare-brise? Qui fut témoin de l'accident? Une chouette? Un lapin? Un crapaud?


Mon pare-brise n'est ni une surface verticale ni horizontale ou plane, elle est inclinée et légèrement convexe. Nul ne me regarde, nul ne me filme. Aujourd'hui, je ne suis pas un artiste, je suis un évadé, un papillon fendant la brise.

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